Le souffle de Loulou

Arcticle paru dans Sud-Ouest debut mai 2004* /Daniel Bozec

LA PALMYRE (17). --Jean-Philippe Louis est tétraplégique et hospitalisé depuis un accident de kite-surf, il y a un an. Son retour à la maison passe par l'opération qui le libérera de l'assistance respiratoire

Jean-Philippe et son épouse, Nathalie. Le retour de Loulou parmi les siens est suspendu à une opération coûteuse non remboursée par la Sécurité sociale
PHOTO D. B.

Il faut se pencher un peu vers le lit pour l'entendre. C'est un chuchotement que couvre par intermittence la machine qui offre de l'air à ses poumons. Un filet de voix retrouvé dont Jean-Philippe Louis ne se prive pas. Ses nombreux visiteurs le lui rendent bien, et son épouse, Nathalie, en sourit : « Il est bavard. » Heureux paradoxe que cette parole libérée d'un corps immobile. Jean-Philippe Louis, 42 ans, est tétraplégique.
Lui, le planchiste émérite, patron d'un commerce spécialisé à La Palmyre, près de Royan, adepte avisé du kite-surf spectaculaire discipline où le cerf-volant tracte la planche de surf , condamné au lit d'hôpital et au fauteuil roulant depuis un an. C'était un samedi d'avril 2003 : dans la baie de Bonne-Anse, une rafale de vent aussi brutale qu'inattendue emporte une bande de kite-surfers. Ce jour-là, aucune sûreté censée larguer les ailes ne fonctionne. Jean-Philippe Louis s'en va frapper un arbre de la forêt voisine et retombe au sol, la nuque brisée. L'un de ces drames auxquels revient le triste mérite d'engendrer la polémique, dénonçant ici des fabricants qui ne s'embarrasseraient guère de sécurités dignes de ce nom.


« Plus fort ».
A La Palmyre, Jean-Philippe Louis s'appelle Loulou depuis toujours. Une figure, là-bas. Son magasin, « c'est un point de rencontre, comme un comptoir de bistrot », raconte un ami. A l'hôpital Pellegrin de Bordeaux, le personnel lui a fait une haie d'honneur alors qu'il quittait, au bout de neuf mois, le service de réanimation. Au centre de rééducation d'Hendaye, qui l'accueille désormais, on croise aussi quelques fidèles fournisseurs de planches, brochures sous le bras, venus lui présenter les modèles de la saison. L'autre jour, les autres patients ont découvert une dizaine de surfs étalés sur la pelouse, soumis à son approbation. Et le sourire philosophe de Loulou s'est esquissé entre les larmes passées : « Cela a été un travail de longue haleine. De la déprime totale au bonheur de se voir progresser de jour en jour. Au début, il y a l'envie d'en finir complètement. On prend conscience de son état. On se dit que ça ne vaut pas le coup de continuer. »
Ceux qui se sont pressés à son chevet l'ont convaincu du contraire. « Sans ça, c'est très difficile de s'en sortir. Au centre d'Hendaye, je côtoie des patients qui ont des pathologies plus lourdes que moi. Je relativise : la chance que j'ai, c'est que le psychique est intact. La sclérose en plaques est une maladie terrible, où l'on se voit régresser. Moi, j'ai l'impression d'être plus fort de jour en jour. Quand la tête va, tout va. »


45 000 euros à trouver.
Et d'envisager un retour prochain parmi les siens. Un retour suspendu à l'implantation d'un appareil respiratoire dans la poitrine. « L'équivalent d'un pacemaker », qui l'affranchirait de ce lourd équipement hospitalier, indique Brigitte Soubrie, médecin-chef du service de rééducation de l'hôpital d'Hendaye. C'est un espoir; mieux : un « projet de vie ». Trop beau, trop évident, aussi : l'opération coûte 45 000 euros. Pratiquée une quinzaine de fois en France depuis dix ans, elle n'est pas remboursée par la Sécurité sociale. Un professeur parisien avait pourtant retenu le cas de Jean-Philippe Louis dans un projet de recherche clinique soumis récemment au ministère de la Santé. Crédits refusés.


Débat éthique.
« On est malades de voir que la recherche ne finance pas ce genre de cas. Il s'agit d'un sujet jeune, sportif, qui a un projet de vie. Oui, ça vaut le coup d'investir. On sait que c'est à portée de chèque. C'est horripilant », s'exaspère Brigitte Soubrie. Le médecin dit sans détour : « Ces grands blessés sont sauvés et, après, on les laisse tomber. A moins de faire appel à la charité. Sinon, il valait autant le laisser au pied du pin où il s'est cassé la gueule... Le Samu fait des prouesses, ressuscite tout le monde. Nous, ensuite, on assume toutes les difficultés, la détresse d'un patient, de sa famille. Il y a un vrai débat éthique à lancer. Que fait-on de ces "bénéficiaires victimes" ?»
D'où l'association qu'ont tout juste fondée les proches de Jean-Philippe. De la vente de muguet aux opérations menées avec le patron des hypermarchés d'alentour (lire par ailleurs), elle est chargée de cumuler ces précieux euros. Il y a les discours qui promettent aux handicapés une place dans la société. Il y a Loulou qui ose espérer un retour « à la maison » et « se rendre utile au magasin ». Ne manquent plus que 45 000 euros.

* article reproduit intégralement, sans modification et aussi sans autorisation de Sud-Ouest mais comme c'est pour une bonne cause, j'espère qu'ils ne me feront pas de procès.